Hydrocéphalie

Quand nous étions appelés pour un accouchement en dehors de La Tuque, nous ne savions pas ce qui nous attendait et il fallait espérer pour le mieux.

J’avais déjà accouché cette patiente pour un premier bébé et son cas avait été très naturel. Cette fois-ci, j’espérais bien que ce serait encore plus facile pour un deuxième.

Je partis donc pour «La Croche», petit patelin à 12 milles de chez-nous. Il faisait beau clair de lune, c’était en novembre et il n’y avait pas encore de neige mais il faisait un de ces froids qui nous transperçait. La terre était gelée et raboteuse.

J’arrivai à mon camp de colons. Le gros poêle de cuisine chauffait à plein et le camp n’était pas grand. J’étais content en arrivant de trouver de la bonne chaleur. Il y avait deux chambres, la cuisine et la chambre à coucher. Deux bonnes femmes étaient déjà rendues et encourageaient la petite patiente.

Je fis un examen et il s’agissait d’une présentation du siège. Ce n’était pas tout à fait aussi bien que le premier accouchement mais j’en avait fait plusieurs du genre et il ne m’énervait pas. Je dégageai un pied, puis l’autre et en quelques instants, j’avais extrait le bébé à l’exception de la tête. Une simple manoeuvre de Mauriceau m’aurait permis de l’extraire. Malheureusement, ça ne fonctionnait pas du tout, la manœuvre échoua. Je me repris une autre fois, puis deux et trois fois et toujours le même échec.

Il faut en jongler un coup, quand on est pris tout seul dans un camp de colons et que ça ne marche pas comme ça devrait! Le bébé gisait entre les jambes de ma patiente, il était mort à cause de la compression du cordon qui avait arrêté la circulation.

Je parvins à introduire la main assez loin pour m’apercevoir qu’il s’agissait probablement d’un cas d’hydrocéphalie. Au palper abdominal, j’avais l’impression que la tête du bébé était beaucoup plus grosse que le normal.

Les deux vieilles femmes récitaient des litanies de la bonne Sainte-Anne, alternant avec des dizaines de chapelets! Et le mari faisait les cent pas en bourrant son poêle de bois. Pas d’erreur, c’était gai dans le camp.

J’avais beau me creuser le ciboulot pour trouver une solution à mon problème, je n’en trouvais pas.

J’avais déjà eu un autre cas d’hydrocéphalie avec une tête première et je l’avais réussi. Cette fois-ci, avec une tête derrière, c’était une autre paire de manches. J’avais essayé les forceps et échec complet. Et tout ce temps, je jonglais et je jonglais. Comment me tirer d’affaires? Je me décidai à faire venir un autre médecin en consultation et j’envoyai mon homme en chercher un à La Tuque. Ça prendrait au moins deux heures pour l’avoir.

Tout à coup, en voyant un tube en caoutchouc accroché au mur, j’eus une inspiration. Je me dis que si je parvenais à introduire ce tube dans le canal rachidien, je viendrais peut-être à bout de vider la tête. Il faut tout essayer quand on est mal pris.

J’avais remarqué sur l’évier de la cuisine un couteau de chasse. Il était bien aiguisé. Je parvins à ouvrir la colonne dorsale, il s’en écoula un peu de liquide. J’introduisis le tube dans le canal et après plusieurs tentatives, j’eus l’impression que j’avais franchi la colonne cervicale. Il ne s’écoulait toujours rien par le tube.

Avec ma bouche, je fis de la succion et il m’arriva de recevoir toute une gueulée dans la bouche, va de soi que je crachai le tout par terre et, miracle, le liquide s’écoula par le tube.

Quelques instants plus tard, j’extrayais la tête qui était devenue toute petite. Mon médecin arriva après une heure et demie pour constater que tout était fini. Le bébé gisait sur la table et le médecin n’en revenait pas du truc. Il me dit bien candidement qu’il n’y aurait pas pensé.

Revenu chez-moi, exténué cela va sans dire, je n’allai pas me coucher tout de suite. Je m’enfermai dans mon bureau, sortis mon manuel d’obstétrique pour savoir ce qu’un grand savant comme Testut aurait fait dans une situation pareille, s’il avait été dans un camp de colons comme moi.

Ce grand maître suggérait la section du cou et extraction de la tête après écrasement ou macération avec le Basiotribe.

Je fus tellement choqué par cette solution que je garrochai le volume dans un coin du bureau et j’allai me coucher.

Compléments

Article sur l’hydrocéphalie dans Wikipédia.

Hydrocéphalie : un handicap méconnu. (Olga Bluteau)

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