Voyage à Côte-à-l’oiseau

La route reliant La Tuque à Grand’Mère est une des plus belles et une des plus pittoresques que je connaisse. Elle longe le St-Maurice sur une distance de quatre-vingts milles. C’est un peu comme le voyage au Saguenay mais en automobile. La distance se couvre maintenant en une heure et demi.

Quand je pratiquais à La Tuque, c’était tout un voyage qui prenait trois heures en faisant de la vitesse. La route était en gravois et il y avait des côtes épouvantables à monter et à descendre et naturellement, elles étaient dangereuses.

Un service d’autobus reliait les deux villes et Ferdinand Champoux conduisait l’autobus. Il partait à huit heures a.m. et revenait à La Tuque à neuf heures p.m.

Un samedi soir, j’étais à ma pharmacie et je vois arriver mon Champoux. Il me dit qu’en passant à «la côte à l’oiseau», un colon l’attendait sur le bord de la route pour lui dire que sa petite fille de sept ans était gravement malade. Il avait essayé de faire venir un médecin de Grand’Mère et n’avait pas réussi. Il me dit: «Doc., si vous saviez comme ce pauvre colon fait pitié. Je connais cette petite fille, elle vient souvent avec son père pour me donner des commissions quand je passe le matin. Elle est belle comme un coeur. Doc., si vous vouliez, je conduirais votre voiture et vous viendriez la voir.» Je ne pouvais refuser. Champoux avait fait cent soixante milles dans sa journée et était prêt à en refaire quatre-vingts par pitié pour ce pauvre diable de colon.

Je pars donc et il nous fallut traverser le St-Maurice en canot en pleine nuit. En arrivant à la maison, je trouve cette petite fille qui avait peine à respirer. Elle était cyanosée. En effet, elle était belle avec ses longs cheveux blonds en tresses. Elle était en transpiration profuse et faisait cent quatre de température, sa figure était couverte de sueurs.

C’était bien avant l’ère des antibiotiques et elle faisait une pneumonie. Nous devions donc la traiter avec des moyens de fortune. Grands enveloppements avec eau moutardée pour provoquer une révulsion. Il fallait renouveller ces enveloppements moutardés toutes les quatre heures et injections d’huile camphrée, etc…J’avais apporté du cognac et j’en donnai toute la nuit à l’enfant, une demi-cuillerée à thé avec un peu d’eau toutes les quatre heures. Sur le matin, la température tombait presque à la normale. L’enfant avait transpiré profusément toute la nuit et la respiration était meilleure. Il fallait penser revenir à La Tuque. Champoux devait reprendre son circuit pour Grand’Mère.

À tous les soirs, Champoux venait me donner des nouvelles de notre malade qui faisait des progrès constants. Elle fut sauvée.

L’histoire ne finit pas là. La veille de Noël, soit six mois plus tard, vers dix heures p.m., je vois arriver à la porte de ma pharmacie une équipe de chiens. Un gaillard dont le capuchon était recouvert de frimas débarque du traîneau et entre, portant une boîte. Je ne le reconnais pas. C’était le père de la fillette. Il avait parcouru une distance de quarante milles par un froid sibérien, il faisait quarante sous zéro, pour venir me porter une douzaine de perdrix prêtes à manger et chacune enveloppée dans du papier ciré. Il venait payer sa dette!

C’était la plus belle marque de reconnaissance que j’aie jamais reçue et ça valait plus que n’importe quel montant d’argent. Ces natifs du haut St-Maurice avaient l’écorce épaisse mais un cœur d’or.

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