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Prologue

D’aucuns se demanderont sans doute, ce qui me pousse, âgé de soixante-sept ans, à écrire ces lignes? Je ne sais trop pourquoi! Je le fais et je crois que ma seule et unique raison, c’est pour laisser à mes enfants et petits-enfants, ces notes qui leur montreront quelle sorte de père et de grand-père ils avaient et leur raconter les épisodes comiques, tragico-comiques et même tragiques par lesquels je suis passé durant mes quarante-deux années de pratique médicale. Ces notes écrites, sans aucune prétention à la rhétorique, et sans aucune intention publicitaire, leur feront vivre les aventures un peu extraordinaires et quelques fois fantastiques que j’ai vécues; les aventures d’un jeune médecin, en lutte avec la vie difficile et dure de la pratique médicale dans les pays d’en haut dans les années vingt où les gens avaient la peau dure et coriace; la vie d’un jeune médecin de la ville, accoutumé à en prendre et en encaisser et à en donner à l’occasion, d’un jeune médecin qui avec son titre de B.A. à sa sortie du séminaire avait lutté pendant ses cinq années d’études à l’université pour gagner ses cours pour devenir médecin.

Le Dr Max Comtois, 1964

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Le Dr Max Comtois, 1964

(Source : Famille Comtois)

Ces lignes sont griffonnées au hasard du moment et du souvenir. Maintenant âgé de soixante-sept ans, sur le déclin de la vie, j’aurai sans doute du plaisir à revivre, en les écrivant, ces épisodes que d’aucuns qualifieront d’incroyables et fantastiques. Je jure que tout ce que j’écrirai sera véridique dans les moindres détails.

Qu’est-ce qui me décidait en 1922 à m’éloigner de Montréal pour gagner ma vie dans un pays qui me paraissait à l’autre bout du monde, pays où je ne connaissais personne et où les mœurs et coutumes étaient si totalement différentes. Je me le demande encore… Je crois bien sincèrement que ce qui m’incitait le plus à tenter cette aventure était le goût que j’avais développé malgré moi pour la lutte pour la vie et la survivance.

Je ne pouvais me résoudre à aller échouer dans un village de campagne. J’étais trop actif pour cela et il fallait que ça bouge. Je m’étais battu et débattu pendant mes études pour faire face à la musique, travaillant pendant les vacances pour gagner de l’argent et manger et mon but étant atteint, mon instinct ou plutôt mon tempérament, étant moitié Irlandais et moitié Français, m’incitait à continuer le «Struggle for Life.»

Et c’est comme ça, que le 21 septembre 1922, je me trouvais sur le débarcadère du C.N.R. de La Tuque à une heure du matin où je ne connaissais personne. J’avais entendu dire par je ne sais trop qui, qu’un vieux médecin voulait partir de La Tuque pour aller faire un séjour en Europe et avec cette seule information, j’étais parti pour tenter ma chance.

Ma blonde avait défrayé les frais de mon passage, pour aller seulement, et prêté 2,00 $ comme argent de poche. J’avais une vieille valise qui contenait quelques paires de bas, quelques mouchoirs et deux chemises. Elle n’était pas pesante! Dois-je ajouter que ma blonde que je fréquentais depuis cinq ans est par la suite devenue ma femme et ma compagne fidèle dans les beaux comme dans les mauvais jours. Elle était toujours là pour partager avec moi les joies et les déboires de la vie et je dois dire qu’elle a contribué comme nul autre à mon succès. Elle était et est encore, maintenant qu’elle a dépassé le cap de la soixantaine, la plus belle femme que j’aie jamais connue et je n’étais pas le seul à le penser!!!

Je n’avais donc pour faire face à la vie que ma valise et les 2,00$ de ma blonde. J’avais cependant dans cette valise mon diplôme de médecin et je m’étais juré en le recevant qu’avec ce parchemin, personne ne réussirait à me faire crever de faim.

Je me dirigeai donc vers l’Hôtel Windsor sur la rue Commerciale. Les voyageurs s’enregistraient dans le grand livre tournant que je vois encore. Naturellement, j’attendis que les voyageurs aient fini de signer leur nom pour m’avancer et je signai le mien en mentionnant bien lisiblement le M.D. Jos. Lamarche, propriétaire de l’ hôtel, me toisa avec ses deux cent cinquante livres au moins et sa stature de six pieds et me demanda: «Et toi le jeune, qu’est-ce que tu viens faire ici?»

Je devais lui paraître petit avec mes cent vingt livres!!

Comme il n’y avait pas de chambre disponible, je devais attendre le départ du train de Montréal à quatre heures. Jos. Lamarche m’invita à m’asseoir dans une des grandes chaises en cuir rouge. Il me questionna et me requestionna. C’était un type extrêmement sympathique avec un cœur d’or. Il avait un gros rire jovial et tout ce que je lui racontai sur ma vie semblait l’intéresser. Ma timidité était disparue et je sentais que plus le temps passait, plus je me faisais un ami qu’il a toujours été par la suite. À quatre heures trente, il me tendit une clef en me disant: «Vas te coucher le jeune. On s’occupera de toi demain matin.»

Le lendemain matin, je déjeunais avec le proprio et il me dit qu’il me ferait rencontrer deux de ses bons amis, le notaire Duguay et Wellie Juneau à dix heures. Il les fit venir à l’ hôtel et me présenta. Drôle de coïncidence, le notaire Duguay venait de la Baie-du-Febvre, village voisin de Pierreville où j’étais né. Il connaissait toute ma famille.

Wellie Juneau, maître de Postes, courtier en Assurances et maire de la ville, était l’ami intime de mon beau-frère Jacques Marchand. Je tombais donc bien et par surcroît, tous deux étaient amis intimes du docteur Vilandré qui parlait de partir de La Tuque.

Jos. Lamarche demanda à Juneau de me présenter au curé de la place. Lui-même ne pouvait le faire. Il n’était pas en bon terme avec lui et pour cause!!! Il vivait ouvertement avec la femme d’un colon de la Croche, petit canton des environs. Il avait tout simplement acheté la femme du colon pour la somme de 1 000,00 $. Cette femme était en charge de la cuisine. Le colon avait fait un bon marché. Il s’était débarrassé de sa femme pour s’accoter avec une autre et tout le monde était heureux excepté le curé. De plus, Lamarche faisait la contrebande du whisky.

Le docteur Vilandré me reçut les bras ouverts. Il me vendit pour la somme de 1 500,00$ ses remèdes, ses instruments, son ameublement de bureau, son cheval et voitures d’hiver et d’été avec couvertes de buffalo et par surcroît, me passa sa servante Alma qui connaissait sa clientèle par cœur et pas d’argent comptant. Je n’en avait pas d’ailleurs à lui donner.

Via Pierre Cantin.

Le gros docteur semblait content de jouer un bon tour à ses confrères qui escomptaient son départ pour augmenter leur clientèle. Je dois dire que durant un mois, je restai à l’hôtel, y prenant mes trois repas. Je n’ai jamais été capable de payer Jos. Lamarche, il refusa toujours.

Pendant ce mois, je pratiquai avec le docteur qui était plus menteur que le plus menteur des dentistes. Il me présentait à ses patients en leur disant qu’il m’avait fait venir expressément pour le remplacer. Il leur disait qu’il m’avait vu élever, que j’étais sorti le premier de l’université, ce qui était loin d’être vrai et moi dans toute ma candeur, je rougissais et baissais la tête. Je fus accepté d’emblée par ses patients et il avait une clientèle formidable. Je m’aperçus qu’il était le «coq de la place».

Mon étoile me suivait, je tombais dans une belle clientèle. Il ne me restait qu’à faire honneur à la réputation que Vilandré m’avait faite.

Quelques jours plus tard, je rencontrais au presbytère le curé Corbeil, un autre géant pesant trois cent vingt-cinq livres, prototype du curé Labelle des pays d’en haut à la T.V. Je fus reçu plutôt froidement, pas d’erreur possible! Quand je lui annoncai que je venais m’établir à La Tuque, il me dit tout de suite en n’y mettant pas de forme que j’étais pour crever de faim, qu’il y avait assez de médecins et que ceux-ci me feraient la vie tellement dure que je ne pourrais tenir le coup. Ce brave curé ne savait pas où j’en étais rendu avec le docteur Vilandré et il ne savait pas non plus de quel bois je m’étais toujours chauffé.

Quand il eut fini, je lui dis: «Bien, monsieur le curé, malgré tout ce que vous m’avez dit, je décide de rester quand même. Rien ne me fera changer d’idée. Depuis des années, je me débats, je lutte et je me défends, un peu plus ou un peu moins, ça ne me fait pas de différence. Plus la vie est dure, plus j’aime cela. On se reverra, monsieur le curé.» En silence, il admirait mon cran, il me le dit plus tard.

Quand je racontai à mes amis la réception que j’avais eue, ils n’en furent pas surpris et me confièrent qu’un autre médecin de la ville était son protégé. Il espérait que le départ de Vilandré l’aiderait.

Quelques semaines plus tard, quelle ne fut pas ma surprise de voir arriver à mon bureau le gros curé qui me remettait ma visite. Un peu plus tard, il changeait d’allégeance et devenait mon meilleur ami et protecteur. Il me prêta même 500,00 $ pour que je me marie au plus tôt. Il craignait peut-être pour ma vertu!

Je fus son médecin pendant dix-huit années et il me mourut dans les bras, d’une crise cardiaque en 1939…