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Molly

En 1922, la route entre La Tuque et Grand’Mère n’était pas encore ouverte. Il n’y avait que deux automobiles dans la ville, nous en étions donc à l’ère du «horse & buggy.»

Le docteur Vilandré, en me vendant sa trousse d’instruments et ses remèdes, m’avait également vendu son cheval, voitures d’hiver et d’été et robes de fourrures.

Son cheval, qu’il avait acheté dans les Cantons de l’Est, était une petite jument blonde qu’on appelait Molly. Elle était fringante à souhait et ça ne prit pas de temps pour que nous devenions de bons amis. Elle était en pension chez un maître charretier du nom de Léo Leclerc. Ça me coûtait 1,00$ par jour, ce qui était un gros montant dans le temps.

À tous les matins, le plus vieux des fils de Léo Leclerc du nom de Félix, se faisait un plaisir et un devoir d’atteler mon cheval et de venir la conduire en face de mon bureau où il l’attachait à un poteau.

Molly

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Molly. Admirez les talents du photographe... (Source : Famille Comtois)

L’après-midi, en revenant de l’école, il la prenait et la ramenait à l’écurie. Il en profitait bien de temps à autre pour aller faire un tour de voiture.

En passant, je dois ajouter que ce jeune Félix Leclerc a bien tourné. Il est devenu en quelque sorte notre barde national qui nous fait honneur et que nous voyons souvent à la télévision. Il doit tenir ce talent de son père que je vois encore dans le chœur de chant de La Tuque, surtout aux processions de la fête Dieu, colosse de deux cents livres avec un gros missel dans les mains.

Molly était gâtée. À tous les matins, je me rendais à l’hôpital situé à l’extrémité de la ville. Voisine de l’hôpital, demeurait une de nos vieilles amies écossaises, Madame Nesbitt. Elle attendait mon passage pour sortir sur son perron et avait toujours quelques friandises pour Molly, tantôt un bonbon, tantôt une pomme et ça finissait toujours par une caresse et un bec sur le nez. Molly la connaissait donc bien et veut Dieu veut Diable, en passant, elle arrêtait d’elle-même, hennissait quand son amie n’était pas là ou ne sortait pas assez vite.

Quand je faisais mes visites, si je m’attardais trop, elle hennissait.

Molly était de toutes les parades. Wesley Creigton, qui adorait les chevaux, l’astiquait avec de l’huile de lin, tressait sa crinière et l’entraînait à marcher avec la fanfare et tenir le temps. Elle faisait bien les choses. J’étais fier de Molly et elle était fière d’elle!!

La nuit, quand j’étais appelé aux malades, il fallait que je me rende à l’écurie et que j’attèle Molly. Même en pleine nuit, elle me reconnaissait et hennissait. On aurait dit qu’elle était fière de me voir.

Que de randonnées nous avons fait, Louise et moi, après mes visites. Ça finissait toujours par un tour au Lac à Beauce, petit canton situé à huit milles de La Tuque. Molly s’en allait bon train et Louise et moi, nous chantions soit des cantiques soit des chansons canadiennes. Nous filions le parfait bonheur et nous n’étions pas pressés dans ce temps-là.

Malheureusement, tout finit par finir. Un jour chez mon forgeron, Molly qui était toujours fringante, recula sur un petit banc et se coupa le tendon d’Achille à une patte arrière. Je la confiai à un vétérinaire de mes amis. Pendant des semaines, il la tint suspendue par une large ceinture couvrant tout son ventre et attachée au plafond de l’écurie pour qu’elle ne se portât pas sur sa patte.

On la mit ensuite en pâturage durant tout l’été et Louise et moi, nous allions lui faire visite. Elle nous reconnaissait tout de suite et venait se faire caresser. À l’automne, comme elle souffrait et boitait toujours, je dus me résigner à la faire abattre.

Je n’ai jamais oublié Molly, ma fidèle compagne des premiers jours.

Compléments

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