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Premier voyage en avion

Vers 1930, il se faisait une grosse coupe de bois le long de la rivière Mattawin, confluent du St-Maurice, à mi-distance entre La Tuque et Grand’Mère. Monsieur Rouleau de Matane avait le contrat pour cette coupe de la compagnie Consolidated Paper. Il y avait environ quinze cents hommes dans les chantiers. J’avais la charge des accidentés du travail et des malades. Périodiquement, je devais faire le tour des campements, examiner et traiter les malades et souvent ces visites se faisaient avec le curé Damphousse, prêtre missionnaire de la région. Il en profitait pour confesser les bûcherons et malheur à ceux qui ne se confessaient pas. Ils étaient regardés de travers et par les autres et par les contracteurs. Bon gré, mal gré, ça coûtait 1,00$ par homme pour les deux sacrements et ce montant était retenu sur le salaire du bûcheron. Ce sacré curé donnait un bon coup de poche à chaque voyage et faisait plus d’argent que le médecin!

Un jour du mois de décembre, entre Noël et le Jour de l’An, le grand contracteur Rouleau tomba sérieusement malade et on m’appela. Il faisait une pneumonie et il fallait le transporter à l’hôpital. On fit les arrangements avec une compagnie d’aviation du Lac à la Tortue, près de Grand’Mère, et un «bush pilot» promit de venir. Il fallait déblayer une piste d’atterrissage sur le St-Maurice, changer des billots de place. Deux cents hommes eurent vite fait de faire ce travail et au bout d’une heure c’était fini. On installa des couvertures Hudson Bay rouges sur la piste pour servir d’indication au pilote.

Pendant ce temps, j’appelais ma femme pour lui dire que je partais avec mon homme en avion pour Montréal et je lui demandais de faire une petite prière pour moi. Je n’étais pas des plus braves. C’était mon premier voyage en avion.

Celui-ci s’amena. Il était monté sur des skis et était conduit par un jeune pilote de vingt-cinq ans environ, du nom de Warren. C’était un petit monomoteur pouvant accommoder deux passagers. Il fallut glisser mon patient dans la carlingue qui n’était pas grande.

L’avion décolla. Je regardais au bout de la piste improvisée et je voyais les billots cordés à une hauteur de vingt ou vingt-cinq pieds. Mes yeux étaient fixés sur ces billots et je me demandais si nous décollerions avant de les atteindre. Le pilote les évita de justesse et je poussai un soupir de soulagement.

C’est terrible comme on peut se sentir petit, perdu dans le ciel à une altitude de quatre à cinq milles pieds. Je regardais en bas et pour la première fois, je constatais qu’il y avait une grande quantité de lacs. Ça me rassurait jusqu’à un certain point et je me disais que, si par hasard, le moteur faisait défaut, il y aurait toujours moyen d’atterrir, en planant, sur un de ces lacs. Il y avait des poches d’air et notre avion était balotté comme une guenille. Nous faisions des plongeons qui me donnaient un peu la nausée. Il m’en passa des réflexions dans la tête et je me demandais si mes assurances étaient en ordre. Pour dire vrai, j’avais une sacré peur et j’avais joliment hâte d’arriver.

Le voyage prit deux heures et enfin nous débarquions à Dorval où l’ambulance nous attendait.

Le soir, je reprenais le train pour La Tuque. Pour avoir risqué ma vie, pour sauver celle de mon patient, je reçus un set de toilette en simili-cuir et plaqué argent d’une valeur de 25,00$!!

Incidemment, ce Monsieur Rouleau était le père de Jos. Rouleau, devenu célèbre chanteur d’opéra et de Guy Rouleau, député au Fédéral. Ces enfants devaient avoir entre sept et huit ans et passaient les vacances de Noël avec leurs parents dans les chantiers.

Lors de mon premier voyage en jet, je me rappelais ce premier voyage et la peur que j’avais eue.

Compléments

À propos de l’appareil décrit succinctement ci-dessus par le Dr Comtois, M. Pierre Thiffault écrit : «(…) il faudrait plus d’information pour être certain. La période mentionnée était justement des plus effervescente au niveau du développement aéronautique. Les avions sur skis du début des années 20 étaient de rares biplans à cabine ouverte. C’est peu probable puisque le texte débute par ‘Vers 1930’. À cette époque, il est plus plausible qu’il s’agissait d’un Fairchild de la lignée des FC-2, car la compagnie Fairchild Aerial Surveys (of Canada) – rebaptisée Fairchild Aviation en 1926 et absorbée par Canadian Airways en 1930 – opérait depuis le Lac-à-la-Tortue avec ce genre d’appareils dès 1927. Dans les années 30, d’autres types d’appareils à cabine fermé firent leur apparition, comme le Norseman (mais c’était un modèle un peu plus gros qu’un petit biplace).»

La Mauricie aux racines de l’aviation de brousse (Pierre Thiffault)

Brève histoire de l’aviation commerciale de brousse (Avions Aviation Mauricie)