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Accouchement sous la tente

La pratique médicale dans les pays d’en haut nous réservait toutes sortes d’imprévus. On ne savait jamais ce qui nous attendait.

Un dimanche soir, en janvier, je reçois un appel par télégraphe me demandant de monter à Sanmaur. Le train passait à une heure du matin. On me disait qu’une jeune Indienne était en train d’accoucher. Les sages-femmes indiennes qui d’habitude accouchent les femmes ne venaient pas à bout de celle-là.

J’arrive à Sanmaur à trois heures du matin et monsieur Dubé, gérant local de la compagnie Brown, m’attendait à la gare. Il me dirigea vers une tente. Ces Algonquins, «Têtes de boules» comme on les appelait, sont des nomades qui voyagent tout l’hiver pour visiter leurs pièges car ils vivent exclusivement de la vente des fourrures. Naturellement, toute la famille suit et quand ils arrivent à un certain endroit, les tentes se montent.

La jeune femme âgée de dix-sept ans, était couchée par terre. Un fanal à l’huile était accroché au poteau central de la tente. Deux vieilles sauvagesses étaient avec elle. Elles ne parlaient ni anglais, ni français et je n’avais pas d’interprète. Je me fis apporter un plat d’eau chaude, examinai ma patiente après un lavage très sommaire des mains. Je n’avais qu’à faire une prise de forceps à la vulve pour la délivrer. Il n’était pas question de stériliser mes instruments. Je me contentai de les faire tremper dans une solution antiseptique et en quelques secondes, l’enfant était au monde sans aucune anesthésie. C’eut été trop dangereux avec un fanal à l’huile qui nous éclairait. Je n’entendis pas une plainte de ma patiente.

Quand tout fut fini, j’allai me coucher au dépôt de la compagnie. Le lendemain matin, vers sept heures, et avec une pièce de monnaie, je grattai le frimas qui couvrait les vitres et à ma grande surprise, je ne voyais plus les tentes. Quand je demandai à monsieur Dubé ce qu’il était advenu de ma patiente, il me répondit tout simplement qu’à six heures, elle était partie avec les autres, son bébé sur le dos. Ce n’était pas plus compliqué que cela!

Quand nous avions l’occasion d’accoucher des Indiennes à l’hôpital, le lendemain, elles se levaient car pour elles, avoir un enfant était la chose la plus naturelle du monde. La mère Emma dont j’ai déjà parlé me disait: «Mais docteur, pourquoi rester couchée après un accouchement? Les animaux, eux, ne restent pas couchés», et elle avait raison jusqu’à un certain point.

Quand plusieurs années plus tard, on dut commencer les levers précoces après les accouchements à cause de la rareté des chambres, j’étais cent pour cent en faveur, avec les expériences que j’avais eues.