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Emma

Emma Boyer était connue à cent milles à la ronde. Elle-même ne connaissait ni son père ni sa mère. Elle était née quelque part le long du St-Maurice et avait été élevée par les Indiens de la région.

Quand j’arrivai à La Tuque en 1922, elle devait avoir soixante-cinq ans et elle devait avoir du sang indien dans les veines. Elle en avait toutes les caractéristiques et parlait l’algonquin à perfection.

Emma ne s’était jamais mariée, officiellement du moins. Cela ne l’avait pas empêchée d’avoir plusieurs enfants qu’elle apportait elle-même au baptême.

Le curé Corbeil me racontait qu’un jour elle s’amena au presbytère avec un bébé dans les bras pour le faire baptiser. Le Curé lui demanda le nom du père et elle répondit bien naïvement: «C’est bien difficile de vous le dire, monsieur le curé, il en passe tant au printemps.»!!

Emma n’était pas jolie à voir. Elle avait le visage tout ridé et il ne lui restait que quelques dents. Les autres étaient tombées d’elles-mêmes ou elle se les était arrachées avec une pince quelconque.

Emma me rendait bien service. Deux fois par mois, les Indiens de la Manouan, surnommés «Têtes de boules», descendaient à La Tuque pour vendre leurs fourrures et ne manquaient pas de passer par le bureau du docteur. Emma leur servait d’interprète. J’avais, dans le temps, fait préparer un tonique qui contenait évidemment plus de vin que de médicaments et les Indiens s’inventaient toutes sortes de maladies pour avoir ce tonique. Une chance que la R.C.M.P. ne venait pas faire l’analyse de ce tonique. Elle aurait trouvé que la teneur en alcool était certainement un peu trop forte. Ça leur coûtait 2,00$ pour une bouteille de douze onces et Emma avait la sienne en cadeau. Elle ne voulait jamais accepter d’argent.

La salle d’attente se remplissait et les Indiennes accompagnaient leur mari et portaient leurs bébés sur le dos comme les Esquimaux. C’est donc dire que ça sentait les petits oignons quand ils étaient partis. On faisait brûler du papier d’Arménie quand ils étaient partis pour désodoriser la maison.

Emma, à part ses talents d’interprète, faisait de la médecine illégale. Elle soignait les gens avec des potions faites avec des herbes sauvages. Les médecins la laissaient faire. Elle ne leur faisait pas grand tort et souvent leur rendait service.

J’eus comme patient un nommé Vaillancourt que tout le monde appelait «Le père Vaillancourt». Il était attaché au dépotoir municipal et vivait dans une espèce de cambuse qu’il s’était construite avec des vieilles boîtes et des planches qu’il avait trouvées dans le dépotoir. Il vivait comme un ermite, absence complète de commodités. C’est donc dire qu’il ne se lavait à peu près jamais.

Il développa une pyodermite généralisée des pieds à la tête. Il était impossible de le traiter. Je l’envoyai à Québec à l´Hôtel-Dieu. On tenta toutes sortes de traitements, entre autres des bains chauds fréquents auxquels le père s’objectait. Il prétendait qu’on était en train de le faire mourir avec ces bains-là.

Un mois plus tard, il me revenait dans le même état. On l’avait déclaré incurable. Il me disait alors qu’il était allé voir ou consulter Emma et elle n’avait pas voulu le traiter à moins que je lui donne la permission. Ce que je fis. Emma prit le bois et revint le soir avec une provision de racines et herbages qu’elle fit bouillir pendant deux jours. Elle coula le résidu, acheta cinq livres de graisse qu’elle fit fondre, y incorpora son jus, comme elle disait, et laissa refroidir le tout. Elle dit au père de se graisser tout le corps avec cette graisse. Elle ne chargea rien pour sa journée dans le bois et le père en fut quitte pour payer 1,00$ pour la graisse.

Quelle ne fut pas ma surprise de revoir mon homme quinze jours plus tard, complètement guéri. Il avait fait peau neuve à ma courte honte et celle des éminents dermatologistes qui avaient manqué leur coup.

Emma mourut sans tambour ni trompette à l’âge de quatre-vingt quinze ans. Elle n’avait jamais fait grand tapage, se contentant de peupler à sa manière le haut St-Maurice.